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    Les nouvelles tendances du non coté en France

    Par Frédéric Zablocki11 min de lecture

    Le private equity français change de dimension. Démocratisation de l'accès, montée des fonds evergreen, essor de la dette privée, maturité du marché secondaire : ce panorama passe en revue les grandes tendances qui redessinent le non coté en France, avec les données vérifiées disponibles et un cap sur les cinq prochaines années.

    Longtemps réservé aux institutionnels et aux grandes fortunes, le non coté était un actif confidentiel. Il devient une brique presque ordinaire de l'allocation patrimoniale. Ce mouvement n'a rien d'un effet de mode. Il repose sur quatre forces convergentes : une réglementation européenne qui s'assouplit, une distribution qui se digitalise, des véhicules qui se diversifient, et une épargne privée que les gérants veulent capter. En 2025, le capital-investissement français a levé 42,9 milliards d'euros, en hausse de 10 % sur un an, tandis que les montants investis reculaient légèrement à 36,4 milliards d'euros (France Invest, mars 2026). Un marché qui collecte plus qu'il n'investit : c'est déjà, en soi, un signal de la transformation en cours.

    Pourquoi parle-t-on de démocratisation du non coté en France ?

    Parce que la réglementation européenne a changé de logique. L'entrée en vigueur d'ELTIF 2.0 le 10 janvier 2024 (règlement UE 2023/606) a assoupli les règles de diversification des fonds européens de long terme et simplifié leur commercialisation auprès des particuliers. Les tickets d'entrée qui dépassaient autrefois 100 000 euros s'effacent progressivement devant des seuils bien plus accessibles.

    Cette ouverture réglementaire ne suffirait pas seule. Elle s'accompagne d'une vague de plateformes digitales qui permettent de souscrire en ligne, de comparer plusieurs fonds et de suivre une valorisation en quelques clics. Les conseillers en gestion de patrimoine s'appuient de plus en plus sur ces outils pour intégrer du non coté dans une allocation, sans processus administratif lourd. La France suit ici, avec quelques années de retard, une trajectoire déjà empruntée aux États-Unis.

    Comment l'assurance-vie devient-elle la porte d'entrée du non coté ?

    L'assurance-vie est en train de devenir le principal vecteur de démocratisation du private equity en France. Les meilleurs contrats multisupports donnent désormais accès à des FCPR, des fonds evergreen, de la dette privée ou de l'infrastructure, alors qu'ils ne proposaient hier que des unités de compte classiques.

    Pour beaucoup d'épargnants, la première exposition au non coté ne passera plus par un compte-titres mais par leur contrat d'assurance-vie, avec une fiscalité qui reste propre à cette enveloppe. Le sujet mérite un traitement à part entière, avec ses règles fiscales et ses arbitrages : notre analyse dédiée détaille l'accès au non coté via l'assurance-vie et le PER, y compris le cas particulier des contrats luxembourgeois et de leurs fonds internes dédiés.

    Que changent vraiment les fonds evergreen et semi-liquides ?

    Un fonds evergreen est un véhicule de private equity sans date de liquidation prédéterminée, à souscription continue et à valeur liquidative périodiquement calculée. C'est une rupture nette avec le fonds fermé traditionnel, où le capital reste engagé dix à douze ans sans porte de sortie.

    Le modèle classique convient parfaitement à un investisseur institutionnel qui pense en décennies. Il convient beaucoup moins à un particulier qui veut garder une forme de visibilité sur son épargne. L'evergreen répond à cette tension en offrant des fenêtres de liquidité périodiques, sous réserve des conditions prévues par chaque fonds. Cette liquidité reste toutefois conditionnelle et jamais garantie : elle dépend de la trésorerie disponible du véhicule et peut être suspendue en période de tension. C'est précisément ce point que l'investisseur doit vérifier avant de considérer un fonds evergreen comme un placement flexible.

    Pourquoi la dette privée s'impose-t-elle comme une classe à part entière ?

    La dette privée, ou private credit, consiste à financer directement des entreprises sans passer par le crédit bancaire classique. Elle a connu une expansion mondiale considérable : les encours sont passés d'environ 300 milliards de dollars en 2010 à une fourchette estimée entre 1 350 et 1 700 milliards de dollars fin 2025 (Preqin, 2025).

    Cette croissance s'explique par le retrait partiel des banques sur le financement des entreprises, par les besoins croissants des PME et par la recherche de rendement des investisseurs institutionnels. Pour un patrimoine, la dette privée fait souvent office de porte d'entrée plus lisible vers le non coté, avec des revenus généralement réguliers. Elle porte aussi des risques spécifiques de crédit et de liquidité qu'il faut examiner sérieusement avant d'y engager du capital : c'est l'objet de notre analyse dédiée aux risques de la dette privée.

    Le marché secondaire et les fonds de continuation changent-ils la donne ?

    Oui, et de façon spectaculaire. Longtemps considéré comme un marché de niche, le secondaire est devenu l'un des principaux moteurs de croissance du private equity mondial. En 2024, il a atteint un volume record de 152 milliards de dollars, dont 75 milliards de dollars d'opérations pilotées par les gérants eux-mêmes (GP-led), en hausse de 44 % sur un an. Les fonds de continuation représentent à eux seuls environ 63 milliards de dollars, soit 84 % de ce segment GP-led (Jefferies / PitchBook, janvier 2025).

    Racheter une participation déjà existante réduit la durée d'investissement, améliore la visibilité sur les actifs sous-jacents et atténue la fameuse courbe en J des fonds classiques. En France, la collecte 2025 a d'ailleurs été en partie portée par les fonds de continuation (France Invest, mars 2026). Le mécanisme soulève cependant des questions de gouvernance propres, notamment sur le prix de transfert entre l'ancien et le nouveau véhicule : notre analyse consacrée aux fonds de continuation détaille ce mécanisme et ses points de vigilance.

    Infrastructure, litigation finance : quelles nouvelles stratégies émergent ?

    L'infrastructure est devenue une allocation à part entière. Réseaux électriques, énergies renouvelables, centres de données, fibre optique, stockage d'énergie : ces actifs offrent une visibilité des revenus liée à des contrats de longue durée, avec une volatilité historiquement plus faible que le capital-investissement traditionnel. En France, les énergies renouvelables concentrent une part importante des montants investis en infrastructure (France Invest, 2025).

    D'autres stratégies restent, elles, encore émergentes en France. C'est le cas de la litigation finance, qui consiste à financer les frais de procédure d'une entreprise contre une part des indemnités obtenues. Le principe présente un intérêt de diversification réel, car la performance dépend d'une décision de justice plutôt que des marchés financiers. Le marché français reste toutefois embryonnaire et les données chiffrées fiables sur sa taille ne sont pas disponibles à ce stade ; l'essentiel de l'activité observée en France transite encore par des fonds anglo-saxons.

    Quel décalage entre la France, les États-Unis et le Royaume-Uni ?

    Les États-Unis conservent une longueur d'avance sur presque tous les segments : evergreen généralisés, private credit installé, marché secondaire sophistiqué, et recours croissant à des financements de type NAV lending pour apporter de la liquidité aux fonds existants. Les grands gestionnaires américains, Blackstone, Apollo, KKR, Carlyle ou Ares en tête, développent tous des produits pensés pour la clientèle privée fortunée, qu'ils considèrent comme le prochain relais de croissance.

    Le Royaume-Uni a fait un choix réglementaire différent avec les Long-Term Asset Funds (LTAF), pensés spécifiquement pour donner aux particuliers un accès encadré aux actifs illiquides. Le Trésor britannique a confirmé que ces fonds deviendraient éligibles aux Stocks and Shares ISA à partir d'avril 2026, avec un plafond de versement annuel de 20 000 livres sterling dans cette enveloppe fiscale. La France ne dispose pas d'un équivalent aussi direct, mais elle poursuit un objectif comparable via l'assurance-vie et le plan d'épargne retraite. Le décalage entre marchés se lit dans les mécanismes et le calendrier réglementaire, pas dans des montants qu'il serait hasardeux d'avancer sans source fiable ; ce comparatif reste qualitatif, faute de données comparables et datées entre les trois marchés.

    Quels sont les défis que la démocratisation du non coté ne doit pas masquer ?

    Trois défis restent entiers. Le premier est pédagogique : l'illiquidité, la fréquence des valorisations et les horizons d'investissement du non coté demeurent mal compris par une partie du grand public. Le second concerne les frais, qui peuvent s'empiler entre le fonds, le distributeur et l'enveloppe fiscale ; l'analyse du coût global devient alors indispensable avant toute souscription. Le troisième est une question de gouvernance : la démocratisation ne doit pas conduire à commercialiser des produits inadaptés auprès d'investisseurs qui n'ont ni l'horizon ni la capacité financière pour les porter.

    Ce dernier point renvoie à une compétence que l'accès facilité ne remplace jamais : savoir évaluer un gérant. Un ticket d'entrée plus bas ne dispense pas d'examiner le track record d'une équipe de gestion, la cohérence de sa stratégie et la lecture correcte de ses indicateurs de performance. Notre méthode d'analyse du track record d'un fonds de private equity détaille comment lire ces éléments au-delà du seul TRI affiché.

    TendanceCe qui changePour l'investisseur
    Démocratisation réglementaireELTIF 2.0 (10/01/2024) assouplit diversification et commercialisationTickets d'entrée plus bas, cadre européen harmonisé
    Plateformes digitalesSouscription en ligne, comparaison, suivi de valorisationAccès facilité, mais vigilance sur la qualité de sélection des fonds
    Assurance-vie et PERIntégration de FCPR, evergreen, dette privée, infrastructureNouvelle enveloppe d'accès, fiscalité propre à étudier
    Fonds evergreenSouscription continue, fenêtres de liquidité conditionnellesFlexibilité perçue, mais liquidité jamais garantie
    Dette privéeEncours mondiaux ~1 350-1 700 Md$ fin 2025 (Preqin)Revenus réguliers, risques de crédit spécifiques
    Secondaire et continuationRecord 152 Md$ en 2024, dont ~63 Md$ de continuation (Jefferies/PitchBook)Durée réduite, courbe en J atténuée
    InfrastructureEssor porté par la transition énergétiqueRevenus contractualisés, volatilité historiquement limitée

    Le non coté français à horizon 2030

    Plusieurs évolutions semblent probables à cinq ans, sans certitude. Les fonds evergreen devraient continuer à capter une part croissante des nouvelles collectes, et les ELTIF 2.0 pourraient s'imposer comme un standard de distribution auprès des particuliers. L'assurance-vie et le PER ont vocation à devenir les principaux canaux d'accès au non coté pour l'épargnant français, à mesure que davantage de contrats intègrent ces supports.

    La dette privée devrait poursuivre sa progression, sans qu'on puisse affirmer aujourd'hui qu'elle rivalisera en collecte avec le capital-investissement traditionnel. Le marché secondaire devrait gagner en profondeur et offrir davantage de solutions de liquidité, tandis que l'infrastructure s'installera comme une allocation stratégique, portée par les besoins de la transition énergétique et numérique. Ces trajectoires restent des anticipations raisonnables construites sur des tendances déjà à l'œuvre, pas des certitudes chiffrées : aucune performance future ne peut en être déduite.

    Questions fréquentes

    Qu'est-ce qu'un fonds evergreen en private equity ?

    Un fonds evergreen est un véhicule de non coté sans date de liquidation prédéterminée, à souscription continue et à valorisation périodique, qui propose des fenêtres de liquidité conditionnelles au lieu d'un horizon fixe de dix à douze ans.

    ELTIF 2.0 permet-il vraiment d'investir plus facilement dans le non coté ?

    ELTIF 2.0, entré en vigueur le 10 janvier 2024, a assoupli les règles de diversification et simplifié la commercialisation des fonds européens de long terme auprès des particuliers, ce qui facilite l'accès sans supprimer les risques de perte en capital et d'illiquidité propres à la classe d'actifs.

    La dette privée est-elle moins risquée que le capital-investissement ?

    La dette privée présente généralement des revenus plus réguliers et une priorité de remboursement sur les actionnaires, mais elle reste exposée à un risque de crédit et de liquidité propre ; elle n'est pas sans risque et ne garantit aucun rendement.

    Pourquoi le marché secondaire du private equity se développe-t-il autant ?

    Le secondaire permet de racheter des participations déjà existantes, ce qui réduit la durée d'investissement et atténue la courbe en J ; en 2024, ce marché a atteint un volume record de 152 milliards de dollars (Jefferies / PitchBook, janvier 2025).

    Le non coté est-il accessible via l'assurance-vie en France ?

    Oui, un nombre croissant de contrats multisupports donnent accès à des FCPR, des fonds evergreen ou de la dette privée, avec une fiscalité propre à l'enveloppe d'assurance-vie qu'il convient d'étudier au cas par cas.

    Faut-il s'attendre à des rendements élevés avec ces nouvelles tendances du non coté ?

    Non : aucune de ces évolutions ne garantit un rendement. Le non coté comporte un risque de perte en capital et d'illiquidité, et les performances passées de la classe d'actifs ne préjugent pas de ses performances futures.

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    À propos de l'auteur

    Frédéric Zablocki

    Entrepreneur & investisseur | Private Equity

    Frédéric Zablocki est entrepreneur et investisseur, spécialisé dans le financement des PME et ETI, le LBO et la transmission d'entreprise. Il a dirigé Entrepreneur Invest (anciennement Entrepreneur Venture) et intervient sur la démocratisation du private equity auprès des épargnants et des conseillers en gestion de patrimoine.